La plupart des dirigeants d'entreprise n'ont pas de stratégie, et vous ?
Clément Labrousse accompagne les entreprises et les dirigeants dans les phases clefs de la vie de leur entreprise : cessions, acquisitions d'entreprises, levées de fonds, structuration financière, stratégie de développement, accompagnement à la gestion et restructuration.
Avoir des objectifs ambitieux n'est pas avoir une stratégie. Être réactif aux opportunités n'est pas être stratège. Pourtant, 70% des dirigeants confondent vision, tactiques et stratégie. Dans un environnement économique en mutation permanente, cette confusion peut être fatale. Comment distinguer une vraie stratégie d'un simple plan d'action ? Et surtout, comment bâtir celle qui fera la différence entre subir le marché et le dominer ?
La stratégie trouve ses racines dans l'art militaire.
Le mot vient d'ailleurs du grec strategos - l'art de conduire une armée. Mais au-delà de l'étymologie, c'est la nature même de la pensée stratégique qui nous vient du domaine militaire, où l'erreur se paie au prix fort et où la préparation fait la différence entre victoire et défaite.
Le général Benoît Durieux, l'un des penseurs militaires français contemporains les plus pertinents, définit la stratégie comme la rencontre de trois dialectiques fondamentales. D'abord, celle du présent et de l'avenir : la stratégie est toujours une œuvre de long terme qui doit articuler l'action immédiate avec la vision future. Ensuite, celle de nous et des autres : elle doit tenir compte de celui qui a une volonté opposée, qu'il soit concurrent, adversaire ou simplement différent. Enfin, celle des moyens et des fins : elle doit réconcilier les moyens matériels limités avec les fins politiques ou économiques ambitieuses.
Cette grille de lecture militaire reste étonnamment pertinente pour l'entreprise moderne. Pourtant, là où Sun Tzu prône de "gagner la guerre sans livrer bataille" et où Clausewitz voit dans la bataille décisive le moment de vérité, le monde des affaires semble avoir oublié qu'il ne peut pas tout faire, tout le temps, partout. La différence est cruciale : en stratégie militaire, l'ennemi a une volonté propre qui s'oppose activement à la vôtre.
En entreprise, nous l'oublions trop souvent, imaginant des plans dans lesquels les concurrents restent passifs, les clients prévisibles, et l'environnement stable.
Cette amnésie stratégique a un nom : la "bad strategy". Richard Rumelt, auteur de référence sur le sujet, a identifié les symptômes de ces pseudo-stratégies qui prolifèrent dans les entreprises. Le premier symptôme, c'est le verbiage creux - ces formulations pompeuses qui masquent l'absence de pensée. "Être leader de notre marché en maximisant les synergies" n'est pas une stratégie, c'est du remplissage PowerPoint. Le deuxième symptôme est plus grave : l'absence de diagnostic.
Trop d'entreprises sautent directement aux solutions sans comprendre le vrai problème. C'est comme prescrire un traitement sans diagnostic médical. Combien de fois entend-on "il faut digitaliser" sans que personne ne sache vraiment pourquoi, pour résoudre quel problème spécifique ?
Viennent ensuite les objectifs sans moyens - ce mal endémique du "il faut doubler le chiffre d'affaires" sans dire comment, avec quoi, et surtout aux dépens de qui. Car oui, en stratégie comme à la guerre, gagner des parts de marché signifie les prendre à quelqu'un. Qui ? Comment ? Avec quelles armes ? Le silence est souvent assourdissant.
Le dernier symptôme, peut-être le plus répandu, c'est la liste de courses stratégique. "Nous allons digitaliser, internationaliser, innover, former, recruter..." N'est-ce pas exactement ce que font tous vos concurrents ? Une PME industrielle affichait récemment sa "stratégie 2025" : 15 priorités, 47 actions, 0 renoncement. Résultat prévisible : dispersion des ressources, épuisement des équipes, médiocrité généralisée.
La confusion entre tactique et stratégie aggrave le problème.
C'est l'erreur la plus répandue et la plus coûteuse dans les comités de direction. La tactique répond au "comment" immédiat : comment augmenter les ventes ce trimestre, comment réduire les coûts, comment améliorer la satisfaction client. C'est le domaine de l'exécution, du court terme, de l'opérationnel. Important, certes, mais pas stratégique. La stratégie, elle, répond aux questions fondamentales du "quoi" et "pourquoi". Sur quoi concentrer nos ressources limitées pour créer un avantage durable ? Pourquoi les clients devraient-ils nous choisir plutôt qu'un autre ?
Roger Martin, ancien doyen de la Rotman School, l'exprime avec une simplicité désarmante : "La stratégie, c'est faire des choix. La tactique, c'est optimiser l'exécution de ces choix."
Un exemple concret éclaire la différence. Lancer une campagne promotionnelle pour écouler les stocks, c'est de la tactique. Décider de se positionner définitivement sur le premium et refuser la guerre des prix, c'est de la stratégie. Le problème ? La plupart des comités de direction passent 90% de leur temps sur les urgences tactiques du trimestre et à peine 10% sur les choix stratégiques. C'est l'inverse qui créerait de la valeur durable.
Face à ce constat, que nous enseignent les maîtres de la stratégie ?
Richard Rumelt propose un cadre d'une simplicité trompeuse - ce qu'il appelle le "kernel" stratégique. D'abord, un diagnostic clair : quel est LE défi principal ? Pas les dix défis qui préoccupent, mais LE défi qui, une fois résolu, change la donne. Ensuite, une politique directrice : comment allons-nous surmonter ce défi ? Enfin, des actions cohérentes : quelles actions concrètes, coordonnées entre elles, vont matérialiser cette politique ?
Michael Porter, le pape de la stratégie d'entreprise, ajoute une dimension essentielle : l'avantage concurrentiel durable. Selon lui, il n'existe que trois façons de gagner durablement. Par les coûts : être structurellement moins cher, comme Ryanair - pas comme Air France qui tente maladroitement de faire du low-cost. Par la différenciation : offrir quelque chose d'unique que les clients valorisent, comme Apple - pas comme Samsung qui court après le premium. Par la focalisation : dominer une niche précise, comme Rolex dans le luxe horloger - pas comme Seiko qui disperse ses efforts sur tous les segments.
Henry Mintzberg complète ce tableau avec une nuance cruciale : la stratégie n'est pas qu'un exercice intellectuel descendant. Elle émerge aussi du terrain, des expérimentations, des apprentissages quotidiens. Les meilleures stratégies combinent l'intention délibérée de la direction avec l'intelligence collective de l'organisation. C'est un dialogue permanent entre la vision et la réalité, entre le plan et l'adaptation.
Comment alors construire une vraie stratégie ?
Le processus commence par un diagnostic sans concession. Quel est notre vrai problème - pas le symptôme visible, mais la cause racine ?
Qui sont nos vrais concurrents - pas ceux qu'on aime affronter dans les salons, mais ceux qui nous prennent vraiment des clients ?
Quelle est notre vraie force distinctive - pas ce qu'on aimerait qu'elle soit, mais ce qu'elle est réellement ? Viennent ensuite les choix, et c'est là que le courage entre en jeu.
Que décidons-nous de NE PAS faire ? Cette question, rarement posée, est pourtant la plus importante.
Sur quoi allons-nous concentrer 80% de nos ressources ?
Quel combat mener, et surtout, quel combat éviter ?
La stratégie, c'est autant l'art de l'évitement que celui de l'engagement. L'exécution disciplinée suit naturellement. Les choix stratégiques doivent se traduire dans les allocations budgétaires - le budget révèle toujours la vraie stratégie, bien mieux que les discours. L'organisation doit s'aligner : structure, processus, systèmes d'incitation. Les indicateurs de performance doivent refléter les priorités stratégiques, pas tout mesurer dans une frénésie de tableaux de bord.
Si vous ne pouvez pas expliquer votre stratégie en trois phrases compréhensibles par vos équipes, qui pourront les répéter à un client, vous n'avez pas de stratégie. Vous avez des intentions, des espoirs, des plans peut-être, mais pas de stratégie. La plupart des entreprises qui échouent ne manquent ni de talent, ni de produits, ni même de moyens financiers. Elles manquent de cette discipline intellectuelle qui consiste à faire des choix difficiles, à renoncer pour mieux concentrer, à penser l'adversité avant qu'elle ne survienne. Comme le rappelle le général Durieux, la stratégie est l'art de réconcilier des contraires : agir aujourd'hui en pensant à demain, tenir compte des autres tout en poursuivant ses objectifs, optimiser des moyens limités pour des ambitions illimitées.
Une dernière question à vous poser pour conclure.
Demandez à cinq personnes dans votre entreprise quelle est votre stratégie. Si vous obtenez cinq réponses différentes, ou pire, cinq variations de "croissance rentable" et "satisfaction client", vous savez ce qu'il vous reste à faire. La question n'est pas : "Avons-nous un plan stratégique ?" Elle est : "Savons-nous dire non ? Savons-nous sur quoi nous concentrer ? Savons-nous pourquoi nous allons gagner ?" Si la réponse hésite, il est temps de reprendre les fondamentaux. Car dans un monde où tout s'accélère, paradoxalement, c'est la qualité de la réflexion stratégique qui fait la différence entre les entreprises qui subissent leur marché et celles qui le façonnent.