« Quand j'ai démarré, l'événementiel était un métier de bric et de broc » : Revivez B to Biarnes avec Eric Dournès
Eric Dournès était l'invité du B to Biarnes d'octobre. Photo Com Eth.
Le 29 octobre, Placéco était invité dans le nouvel espace événementiel de la CCI Pau-Béarn pour y interviewer Eric Dournès, dirigeant de Créa-Sud. Pour les adhérents de Placéco Béarn, il est revenu sur sa carrière, les évolutions du secteur événementiel, certains de ses souvenirs les plus marquants... et sa vision de la transmission. Morceaux choisis.
Comment l’événementiel a-t-il changé en trente ans ?
Il a énormément changé. Quand j’ai démarré en 1991, l’événementiel était un métier totalement émergent, des métiers fabriqués de bric et de broc, avec très peu de règles et d’encadrement, des métiers de talent, de bateleur, d’organisateurs qui ont chacun ont des bouts de spécialité, et qui fabriquent avec une capacité assez débridée, sans trop de limites ni de contraintes, qu’elles soient sécuritaires, budgétaires, dans les idées ou les concepts… à cette époque-là il n’y avait pas de réseaux sociaux, pas d’internet : la seule façon de rassembler les gens, c’est de trouver des moments, des lieux, des prétextes, pour faire que se crée une dynamique. Souvent pour faire de la communication externe, et parfois de la communication interne. Ce qu’il y avait de magique dans ce monde-là, c’est que l’on pouvait globalement envisager n’importe quoi, si on avait la capacité à aller chercher des financements et des savoir-faire, on partait à l’aventure et on sortait quelque chose. Au fil des années, tous ces métiers sont devenus des vrais secteurs d’activité, ils se sont énormément professionnalisés. Et au fur et à mesure qu’ils se structuraient, ils ont été encadrés. C’est somme toute assez logique : dans nos jobs, on rassemble des gens. Il faut le faire dans des conditions de sécurité, de confort, avec des garanties que tout se passe bien. Clémenceau en fête, quand on rassemble 70.000 personnes en quelques jours sur un espace extrêmement serré, on ne le vit pas de la même façon qu’on le faisait il y a trente ans. Pendant trois semaines, pour moi qui suis responsable, y compris pénalement, c’est un enfer d’imaginer tout ce qui peut se passer, en termes de nervosité, violence… je n’aurais jamais imaginé il y a trente ans quand on créait des grandes fêtes que l’on en serait aujourd’hui à fouiller des gens pour vérifier qu’ils n’aient de couteau…
« Il faut accepter de ne pas tout contrôler »
Est-ce qu’internet et les réseaux sociaux sont une forme de concurrent pour vous ?
Non, je ne pense pas. Internet, pour moi, c’est au contraire un moyen de plus d’essayer de rassembler. Encore faut-il que l’on ne fasse pas des écrans des formes de prison mais des moyens de communiquer beaucoup plus vite, beaucoup plus facilement, au plus grand nombre. Quand j’ai démarré dans les années 90, qu’on devait déplacer des caméras, des vidéoprojecteurs, c’était une usine à gaz. Quand on faisait nos premières opérations au Zénith ou ailleurs où l’on mobilisait 4 ou 5 caméras pour faire comme à la télé, c’était un vrai barnum ! Aujourd’hui, on le fait avec des moyens beaucoup plus simples. On fait des duplex avec des spécialistes que l’on ne pouvait pas toucher avant. On diffuse de l’information à une audience XXL. Et pendant le confinement, on a tous été contents d’avoir ces outils-là pour continuer, même à distance, à créer des moments où l’on arrivait à se rassembler. Ce n’est pas antinomique à l’événementiel, c’est quelque chose qu’il faut utiliser comme un vecteur de plus pour diffuser du contenu.
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Comment, sur des événements comme Clémenceau en fête que vous évoquiez, où les risques sécuritaires sont présents et votre responsabilité engagée, peut-on tout contrôler ?
Il faut accepter de ne pas tout contrôler. Dans notre job, il y a deux façons de considérer cela. Il y a une approche qui consiste à tout planifier, tout organiser, à avoir besoin de tout maîtriser, sans laisser de place à l’improvisation. C’est bien de se le dire… mais en pratique c’est totalement impossible. Je pense qu’il faut plutôt imaginer tout ce qui peut foirer ! Et faire une liste de tous les plans B, C, D, E, F, G… et être capable de passer rapidement de l’un à l’autre. Pour faire ce job, j’ai appris à ne pas stresser pour des choses que je ne pouvais pas maîtriser. La météo, par exemple, c’est un aléa. Certains sont morts de trouille quand ils font un truc en plein air, de se dire que tout ce qu’ils ont mis en œuvre peut foirer. Globalement, comme je n'y peux rien, je n’y pense pas. Par contre, mon job, c’est d’avoir pensé que s’il fait mauvais, on a un plan B pour avoir la possibilité de se poser sur un mange-debout en intérieur. Prévoir le plus possible, être prêt à réagir s’il se passe quelque chose. Si tu prévois qu’un orage peut tomber, prévoir au moins un micro qui ne soit pas branché sur quelque chose qui peut disjoncter, pour guider les gens. Prévoir des mégaphones, des voies de sortie, pour garder la main.
« Je suis fier d'avoir duré »
De tous les événements que vous avez mis en place, lequel vous tient le plus à cœur, ou duquel êtes-vous le plus fier ?
Moi, ma façon d’être fier, c’est de me dire que j’ai été utile à quelque chose, c’est un peu mon moteur pour tout. Je suis fier d’avoir contribué au cahier des charges qui a fait ce qui est aujourd’hui le Palais Beaumont, d’avoir contribué au très haut débit à Pau… je suis fier d’avoir contribué à ça, d’y avoir passé du temps, de l’énergie, parfois de l’argent, parce que c’était quelque chose d’utile. Et puis pour autant, les trucs dont je suis le plus fier, c’est souvent ce qui me paraissait totalement impossible à réaliser. Quand j’ai démarré j’avais 21 ans. Et à 23, 24, 25 ans, je suis tombé sur des personnes qui me confiaient des choses qui me paraissaient absolument énormes. Moi qui suis né dans un milieu campagnard, sans trop de moyens. Le budget d’une année du petit village de 52 habitants dans le Lauragais dont je suis natif, on se mettait soudain à le cramer en une soirée… Je suis fier de ce qu’on pouvait créer à ce moment-là. Et paradoxalement, je suis fier d’avoir duré, que les formats qu’on a imaginé aient duré, par exemple les étoiles de l’économie. Après, en trente ans, on a aussi fait quelques trucs sacrément mauvais !