Pourquoi le coût réel de l'eau est « dix fois plus cher » que le prix affiché
Les projections annoncent des baisses de débit des cours d'eau « de l'ordre de 40 à 50% » d'ici 2050. Crédit : Adobe Stock
Les experts de Soltena alertent : le coût global de l'eau pour une entreprise dépasse largement son prix d'achat. Entre restrictions et sécheresse, ils pressent les entreprises d'anticiper.
C'est une équation que peu de dirigeants ont en tête. « Le coût de l'eau est pratiquement dix fois plus cher que le prix auquel on l'achète. » Richard Arcos, vice-président de Soltena, réseau régional dédié à la transition écologique, et Antoine Merigot, chargé de projet eau et transition hydrique, alertent et détaillent les leviers à activer pour anticiper le manque d'eau. En effet, entre le moment où l'eau est captée et celui où elle est utilisée, elle traverse tout un cycle qui, à chaque étape, gonfle la facture… et que l'on résume trop souvent au seul prix d'achat. L'été 2026 a marqué concrètement ce que les experts désignent depuis longtemps. Les débits des cours d'eau pourraient chuter de 40 à 50% d'ici 2050 selon les projections de Néo Terra, la feuille de route de la transition de la région Nouvelle-Aquitaine. La sécheresse et les restrictions d'eau menacent directement l'activité des entreprises en Nouvelle-Aquitaine. Face aux risques de coupure, la transition hydrique est devenue un enjeu de survie économique. L'eau n'est plus une ressource infinie et gratuite mais toutes les entreprises n'en ont pas encore conscience.
Coût global et prix de l'eau : deux notions différentes
L'addition commence dès l'approvisionnement, marqué par de fortes disparités géographiques. Le prix de l'eau potable variant de 4 à 5 selon l'endroit en France où elle est captée. Vient ensuite le cycle interne : prétraitement, apport d'énergie, réactifs chimiques pour les nettoyages puis le traitement des effluents. « Là, le prix de l'eau commence à gonfler de façon plus importante », résume Richard Arcos. Le rejet a lui aussi un coût. Convention avec la collectivité, redevance prélevée par l'agence de l'eau en fonction des flux, refacturation par la Ville du transfert vers la station d'épuration et de l'abattement de la charge organique résiduelle…
Quand la sécheresse devient un risque de production
À ce coût structurel s'ajoute désormais un risque conjoncturel majeur, celui de la sécheresse. « Combien coûte à l'industriel de devoir baisser sa production de 25% ou davantage parce qu'il n'y a pas assez d'eau ? » interroge Richard Arcos. Le sujet se raisonne alors « en retour sur investissement » et en « assurance de pouvoir continuer à produire ». Soltena affirme pouvoir chiffrer ce risque, secteur par secteur, à partir du chiffre d'affaires connu d'un client. Le cluster régional propose de mesurer, par exemple, ce que représenterait sur quinze jours une réduction de 25% de sa consommation. L'ampleur varie selon les usages, elle est cruciale quand l'eau est un ingrédient du produit fabriqué. Pour la bière, le ratio dépasse largement le litre pour litre. Pour un soda, il faudrait jusqu'à quatre litres d'eau pour produire un litre de boisson.
Aucune zone n'a été épargnée
Cet été, « aucune zone n'a été épargnée », constate Antoine Merigot, citant la Charente-Maritime, la Bretagne et le Pays basque. L'exemple le plus frappant a été Figeac, ville de 10.000 habitants où se trouve un gros acteur de l'aéronautique. « On a frisé la rupture d'approvisionnement en eau potable pour la population », rapporte Richard Arcos. Dans ce cas, un industriel sans forage n'a plus accès à l'eau potable et se voit interdire tout prélèvement dans le milieu naturel « tout de suite ». Une situation « qu'on ne pouvait pas imaginer il y a 4-5 ans » et qui, selon les spécialistes de Soltena, va concerner industriels comme agriculteurs.
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On pourrait penser que l'industrie fait figure de mauvais élève dans la consommation d'eau. Bien au contraire, ce secteur est plus avancé que les autres car il est soumis à une législation, notamment l'obligation de déclarer sa consommation à la collectivité. Selon les experts de Soltena, « l'angle mort, ce sont les gros consommateurs du tertiaire, comme les centres commerciaux ou le tourisme. »
Réduire, recycler, réutiliser
Comment agir ? Le plan d'action repose sur la règle des « 3R » : réduire, recycler, réutiliser. La première étape consiste à réaliser une cartographie des réseaux et un comptage précis des flux pour détecter les fuites et optimiser les consommations. Ensuite, on établit un plan pour valoriser les eaux de rinçage ou utiliser les calories des effluents pour chauffer d'autres procédés. La dernière étape concerne le traitement poussé et la maîtrise des rejets dans le milieu naturel pour éviter poursuites pénales et taxes.
Richard Arcos complète en citant les « Brefs » (documents européens de référence sur les meilleures techniques disponibles, ou MTD secteur par secteur), qui déclinent par secteur les bonnes pratiques : nettoyage de cuve en laiterie, chaînes de découpe en abattoir, rinçage des circuits imprimés en électronique… « C'est le premier échelon de la maîtrise des consommations d'eau », des techniques souvent associées à « de meilleures productivités », assure-t-il.
Conseil : anticiper, connaître sa dépendance
Quel conseil à donner à une entreprise du tertiaire ? Les deux experts convergent. Pour Antoine Merigot : « Davoir d'où vient l'eau qu'ils consomment » et connaître la dépendance aux produits pour une eau de qualité car les prix peuvent grimper (« 10, 20, 30, 40% » par an sur certaines solutions chimiques de traitement). Il alerte le secteur de l'agroalimentaire, exposé à des baisses de rendement, « de 30 à 70% de pertes ou de non-production » sur les productions maraîchères.
Richard Arcos, lui, est plus tranchant : « Il n'y a plus de discussion possible. La réalité rattrape les prévisions. » Il appelle à « garantir sa souveraineté de production, son autonomie » et à bien réfléchir à son lieu d'implantation, en privilégiant les zones à fort accès à la ressource.