Tourisme durable : sans données lisibles, les alternatives à la voiture restent invisibles
Fabien Ferdinandy, fondateur et dirigeant de Loopi. Crédit photo : Loopi
Dans les Charentes, l’offre de mobilité touristique est dense, mais encore peu utilisée. En cause : un manque de lisibilité des données. En centralisant ces informations, des outils comme Loopi tentent de rendre visibles des alternatives à la voiture. Un enjeu devenu central pour les politiques de tourisme durable.
Sur le papier, tout est là. En Charente-Maritime, 906 circuits de randonnée maillent le territoire, entre vélo et marche. À cela s'ajoutent des réseaux de bus, de train, des liaisons maritimes ou encore des véloroutes. Une offre abondante, structurée depuis des années par les collectivités. Pourtant, dans les faits, la voiture reste largement dominante.
Le problème n'est pas tant l'absence d'alternatives que leur accessibilité. « Le manque de lisibilité fait souvent défaut », résume Fabien Ferdinandy, dirigeant de Loopi. Pour un visiteur, identifier les bons réseaux, comprendre les horaires ou simplement savoir qu'une option existe relève encore du parcours d'obstacles. « Parce qu'on ne le voit pas, on ne l'utilise pas », poursuit-il.
Une entreprise rochelaise, une solution B2B
Loopi n'est pas une application mobile ; c'est d'abord une solution web en marque blanche, à disposition des collectivités et offices de tourisme. Née à La Rochelle en 2015, co-construite avec Charentes Tourisme à travers un appel d'offres, la société rayonne aujourd'hui en France et à l'étranger. Son modèle est entièrement B2B2C : les territoires achètent la licence, les visiteurs accèdent à l'outil gratuitement, sans publicité ni collecte de données personnelles.
En Charente-Maritime, c'est Charentes Tourisme qui finance la licence et la déploie auprès des offices de tourisme locaux. Résultat : 16 cartes interactives en marque blanche déployées, pour 18 offices de tourisme sur les deux départements, soit une couverture quasi-totale du territoire. L'application mobile, elle, n'est qu'un appendice de la solution principale. « Un outil mutualisé, conçu précisément pour éviter que chaque destination ne dépense des ressources dans une appli propre », rappelle Fabien Ferdinandy.
La donnée comme nouvelle infrastructure
Derrière cette difficulté, une fragmentation structurelle. D'un côté, le tourisme (circuits, points d'intérêt, hébergements), de l'autre, les transports (réseaux du quotidien, trains, bateaux). « Il faut distinguer deux mondes », explique le dirigeant. Deux univers qui coexistent, mais communiquent peu. L’offre, même si elle est riche reste dispersée, donc difficile à appréhender dans sa globalité. Ce qui ne permet pas, en l'état, de concurrencer la simplicité d'usage de la voiture, perçue comme plus fiable et plus lisible.
C'est sur ce terrain que se positionne Loopi. Son principe est d’agréger et structurer l'ensemble des données d'un territoire (points d'intérêt, circuits, transports) pour les restituer sous forme de carte interactive et d'itinéraires multimodaux. Là où des outils grand public proposent des trajets, Loopi intègre aussi la dimension touristique. L'utilisateur peut ainsi arbitrer entre rapidité et découverte, avec des suggestions de détours ou de points d'intérêt intégrés au parcours.
Un travail qui repose sur une matière première encore incomplète. Si une partie des données de transport est disponible en open data, une autre doit être produite ou retraitée. « Quand ça n'existe pas, on vient créer la donnée », précise Fabien Ferdinandy. Et surtout la gérer dans la durée, puisque horaires et réseaux évoluent en permanence. « Notre singularité, c'est de rassembler tout cela. Il n'y a pas d'autre solution qui agrège données touristiques et données de transport à cette échelle. »
Ce que les territoires achètent réellement
Avec Loopi, les collectivités « achètent un outil qui leur permet de piloter une stratégie de mobilité, dont le but est de faire baisser l'usage de la voiture ». Le back-office livré avec la solution leur permet de déployer les cartes, configurer les territoires, saisir des données complémentaires ; et potentiellement étendre le dispositif jusqu'aux hôtels et professionnels du tourisme, sans surcoût.
Au-delà de l'outil, la démarche a un effet structurant inattendu. La mobilité, par nature transversale, oblige les acteurs à coopérer par-delà les frontières administratives et les logiques politiques locales. Le projet couvre aujourd'hui 80% du territoire des deux Charentes, signe d'une dynamique collective rarement atteinte sur ces sujets.
Un potentiel encore peu exploité
Reste que l'usage ne suit pas encore. L'application revendique environ 60.000 utilisateurs réguliers. Un chiffre que Loopi préfère aux simples téléchargements, bien supérieurs mais moins représentatifs d'un usage réel. « C'est bien, mais c'est une goutte d'eau », reconnaît le dirigeant lui-même.
Autre angle mort : les données d'usage – celles qui permettraient de comprendre les déplacements réels et de mesurer les économies carbone générées – ne sont pas encore exploitées. C'est le chantier prioritaire de 2026-2027 : quantifier, pour valoriser. Permettre à un territoire de dire « grâce à cet outil, nos visiteurs ont économisé tant de tonnes de CO₂. »
Au fond, le véritable enjeu dépasse la technologie. Il réside dans la capacité des acteurs à produire, structurer et surtout partager leurs données. Car sans standardisation ni interopérabilité, impossible de construire une vision cohérente de la mobilité – et donc de rendre visibles les alternatives à la voiture. La loi l'impose pourtant. Mais « certaines entités ne les diffusent pas alors qu'elles en ont l'obligation », regrette Fabien Ferdinandy. Un frein réel, qui laisse des trous dans la carte et dans l'expérience des utilisateurs.