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Pénurie de matières premières (1/5) : quels équilibres bouleverse-t-elle ?

Stratégie
lundi 25 octobre 2021

Pénurie, hausse des prix ? Placéco revient sur les difficultés d'approvisionnement qui touchent les grandes filières d'activité girondines, et sur la façon dont les entrepreneurs concernés s'adaptent à cette nouvelle situation. Une série à suivre tout au long de la semaine. 

Si le BTP est souvent mis en avant pour ses difficultés d’approvisionnement, d’autres secteurs en Gironde voient leurs modèles ou leurs organisations économiques ébranlés par la pénurie et la hausse des coûts de matières premières : le bois, l’agroalimentaire et l’industrie. Comment les entreprises de ces trois secteurs font-elles fait face et avec quels leviers ? Quels sont les enjeux à plus long terme ?

Des mois « très sportifs », telle est l’expression qui revient le plus souvent dans les témoignages des dirigeants. Après avoir dû s’adapter à un effet stop&go de ralentissement de l’activité puis une reprise économique en flèche, nombre d'entre eux affrontent des difficultés pour s’approvisionner sur telle ou telle matière première ou produit, essentiel à leur propre production. Selon les chiffres de la Banque de France, en août dernier, plus d’une industrie sur deux en a pâti. Le BTP se place en tête avec 61% des entreprises touchées par cette pénurie. A une échelle plus locale, selon le baromètre de l’économie de la CCI-Nouvelle-Aquitaine, 33% des sociétés sont confrontées à des difficultés d’approvisionnement et 35% accusent un surcoût des matières premières.

A la tête des entreprises concernées, les dirigeants ont dû, au fil des mois, en affronter les conséquences, pour le pire et pour le meilleur. Certains se sont vus de fait obligés de réduire leur activité ou fermer leur chaîne de production. D’autres, en revanche, enregistrent des croissances exceptionnelles, surfant sur la hausse des prix de produits devenus rares. Pour la majorité, cependant, les difficultés d’approvisionnement se sont surtout traduites par la nécessité de jongler au quotidien avec des délais de livraison rallongés, de jouer sur les stockages, de multiplier les négociations, d’élargir le panel de fournisseur ou de réorienter les clients vers d’autres produits, de modifier leur logistique, d’anticiper les plans de charge… Chaque entreprise et chaque filière a eu ses propres défis à relever, notamment trois d’entre elles, secteurs-clés de l’économie régionale.

Le bois, au cœur d’une tourmente spéculative 

Basée sur d’abondantes ressources et des unités de transformation, la filière bois de Nouvelle-Aquitaine, s’est trouvée prise dans la tourmente du marché mondial. Les producteurs et exploitants de massifs forestiers ont, durant le premier semestre 2021, fait face à une demande exceptionnelle à l’international, tant de la part de la Chine que des États-Unis - renforcée par l’attrait actuel de ce matériau écoresponsable - qui a conduit à une flambée des prix. « La filière n’y était pas habituée. Le bois n’était pas auparavant un produit particulièrement spéculatif », constate Anne Guivarc’h, directrice générale de Fibois Nouvelle-Aquitaine. « Cela a ainsi rebattu certaines cartes. Dédiée à la construction, l’essence Douglas, par exemple a été très demandée, ce qui a créé des tensions dans les délais de livraison et son cours a beaucoup monté. Il y a aussi une forte demande sur le peuplier. »

Contraints pourtant de respecter des cahiers de charge, ne pouvant couper où et quand ils le veulent, les exploitants forestiers n’ont eu dès lors d’autre choix que de puiser dans leurs stocks. « De fait, actuellement, tout se joue sur cette question de reconstitution des stocks pour les feuillus, plus que pour les résineux où la situation s’améliore. C’est également le cas pour les industries de transformation, qui ont tourné à plein régime même pendant le confinement et qui doivent désormais restocker alors que les prix restent très élevés », ajoute Anne Guivarc’h, pour qui serait nécessaire une réflexion nationale afin d’assurer des prix plus raisonnables et relancer des unités de production et de transformation en France. « C’est selon moi le grand défi à mener face aux tensions structurelles en jeu actuellement sur la demande de ce produit. »

L’agroalimentaire : des marges amputées 

Représentant 12% de l’industrie manufacturée en Nouvelle-Aquitaine, l’agroalimentaire a subi, plus que des problèmes d’approvisionnement, le contrecoup de la hausse des prix des matières premières. « La majorité des acteurs se fournissent en local et ne sont pas trop impactés par la disponibilité ni le coût du fret maritime qui a bondi de 86%. En revanche, les producteurs locaux, qui eux-mêmes accusent une hausse des aliments, des intrants, de l’énergie, s’alignent sur les cours mondiaux et mettent la pression sur les prix français », analyse Véronique Hucault, déléguée générale de l’ARIA, Association régionale des industries alimentaires.

Ces envolées de prix, selon le baromètre ANIA de septembre 2021, touchent un vaste panel de produits : huiles (+39%), blé (+26%), sucre (+14%)… « Tout n’est pas dû à la pénurie. Les hausses de prix sur certains produits sont multifactorielles : météorologique, grippe aviaire, désertification de producteurs… », nuance Véronique Hucault, pour qui, la problématique actuelle des entreprises de l’agroalimentaire, concerne de même la question de l’emballage dont le surcoût serait de 26% (21 % pour le plastique, 12 % le verre, 18% le carton, 24% l’aluminium…). S’y ajoute la hausse de 21% des prix de l’énergie- très impactant pour ce secteur utilisant des process de chaud-froid… « Or, les industries agroalimentaires qui travaillent avec la grande distribution ont du mal à répercuter ces hausses. Elles placent ainsi beaucoup d’espoir dans les négociations à venir. Il faut que la grande distribution accepte cette inflation de croissance, sinon, cela va se traduire pour ces sociétés par une compétitivité amputée, une moindre capacité d’investissements, des outils de production vieillissant… » ajoute la déléguée générale de l’ARIA, pour qui, la baisse de l’excédent brut au sein de ces industries s’inscrit dans une tendance structurelle, débutée depuis 2017 et renforcée avec les conséquences économiques de la pandémie.

Industrie : moins de tensions mais des cours élevés

Alors que la reprise est plus inégale pour le secteur de l’industrie, celui-ci a également était bousculé par de fortes perturbations liées au manque de matériaux : acier, métaux non ferreux, résines, peintures, plastique mais aussi de produits tels que les semi-conducteurs, composants électriques et mécaniques... Selon l’UIMM, 50% de ses adhérents en auraient fait les frais. Dans la production automobile, Magna à Blanquefort, impacté par l’arrêt des chaînes de production de Ford, a dû passer ses salariés à 75% de leur temps de travail. Dans l’aéronautique et l’aérospatial, des retards de livraison de certains produits ont bousculé les calendriers de livraison. Pour Alexandre Le Camus, secrétaire général de l’UIMM Gironde-Lande, les conséquences de ces problèmes d’approvisionnement « se font surtout sentir depuis cet été et durant cet automne, car auparavant les entreprises ont pu utiliser leurs stocks. C’est aujourd’hui que les impacts sont réels. »

Si ces tensions d’approvisionnement commencent peu à peu à se détendre - à l’exception de celles sur les semi-conducteurs, les cours de certaines matières premières n’en restent pas moins élevés, « alors que les entreprises de ce secteur doivent subir une hausse du coût de l’énergie, qui impacte la rentabilité et des problèmes de recrutement….Tous ces facteurs menacent la vigueur de la reprise », ajoute Alexandre Lecamus, alors que, dans le même temps, ces secteurs doivent anticiper des mutations technologiques et sont poussés, notamment dans l’aéronautique, vers des stratégies de consolidation et de croissance externe. Selon lui, cette crise des matières premières a cependant « montré l’importance d’une relocalisation de production des biens intermédiaires et de diversification des sources, avec moins d’aléas mon maîtrisés et plus en proximité. »

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